[DIVERSITHEQUE] Chronique de Patience and Sarah d’Isabel Miller

Résumé : Nouvelle-Angleterre, 1816. Lorsque Patience White, un peu trop éduquée et indépendante pour sa famille de fermiers, fait la connaissance de Sarah Dowling, c’est le coup de foudre. Très vite, elles projettent de partir s’installer ensemble, pour avoir leur propre ferme où Patience pourra peindre en paix, et où elles pourront s’aimer sans interruption ni jugement. Mais une femme au 19ème siècle appartient toujours à un homme, père, frère ou fils, et il leur faudra lutter, se blesser, se perdre et se retrouver avant de pouvoir se libérer des carcans que leur impose la société, et fonder leur foyer.
  • Editeur : Ballantine Books
  • Date de sortie : 1971 (1ère publication par auto-édition en 1969, sous le titre A Place For Us)
  • Genre(s) : romance, historique (1816), adulte
  • Nombre de pages : 192
TW/CW : misogynie, homophobie, homophobie internalisée, menaces de viol, violences parentales (« correction » administrée par le père pour que sa fille abandonne ses projets de partir avec son amante), suggestion d’inceste (un baiser échangé) entre sœurs
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Radar à diversité : wlw, PP lesbiennes, #ownvoices (autrice lesbienne), PP gender-non-conforming (porte des vêtements d’homme), personnage gay
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L’avis de @cduvezin : Le roman s’inspire de l’histoire vraie de la peintre et fermière Mary Ann Wilson et sa compagne Miss Brundidge, qui avaient ce qui s’appelle communément un « mariage de Boston » (partenariat domestique entre deux femmes) et étaient clairement en couple dans l’état de New York au début du 19ème siècle. En 1964, l’autrice Isabel Miller (de son vrai nom Alma Routsong) avait récemment quitté son mari et ses enfants, et visitait une petite galerie d’art avec sa compagne Elisabeth Deran dans l’Illinois quand un cartel décrivant la relation attira leur attention sous un tableau de Wilson. L’écriture du livre est un roman à lui-même, puisqu’elle alla jusqu’à contacter les esprits de ces femmes via une planche Ouija pour pallier au manque d’informations historiques.
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Patience and Sarah est un classique de fiction lesbienne que je prévoyais de lire depuis un moment qui m’a offert une expérience pleine d’émotions. Dans l’ensemble, il a plutôt bien vieilli, même si le rapport de Sarah à son genre assigné à la naissance serait sans doute formulé d’une façon différente aujourd’hui – aînée d’une fratrie de filles, elle a été élevée pour être « le garçon » de la famille par son père et se sent à l’aise dans ce rôle et dans ces vêtements, et les efforts de Patience pour lui apprendre à s’habiller et se comporter en femme (bien que justifiés par le récit) peuvent être dysphoriques pour des lecteur.rice.s transgenres. Comme souvent pour des fictions historiques écrites par des autrices lesbiennes cisgenres, on se heurte à la double barrière de la conception du genre dans l’époque où se passe l’action du roman ET du rôle butch dans la sous-culture lesbienne à partir des années 1950.
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Patience et Sarah se font leurs déclarations littéralement dans le premier chapitre, mais ce n’est que dans le dernier qu’elles ont enfin leur « place à elles ». Le roman ne suit pas le schéma narratif classique d’une romance, mais il prend son temps pour explorer, creuser, nuancer les relations entre les personnages ; en priorité celle des protagonistes, évidemment, mais également tout le réseau des relations familiales et amicales dans une communauté rurale qui, quoique insulaire, n’est pas aussi conservatrice qu’on pourrait le croire. Le père de Sarah, qui la passe à tabac quand elle annonce naïvement qu’elle a trouvé l’amour et va partir avec Patience, est malgré tout un bon père pour l’époque, qui aime ses enfants et fait de son mieux, et il finit par accepter sa fille aînée comme elle est.
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Pour Patience, la relation conflictuelle avec sa belle-sœur Martha cache une complexité étonnante, et on voit dans le testament de feu son père et le comportement de son frère Edward des exemples de masculinité qui se placent en biais par rapport au patriarcat – d’ailleurs, Edward finit même par donner son aide et sa bénédiction aux protagonistes. Owens, le pasteur itinérant qui tombe sous le charme de « Sam » (alter ego masculin de Sarah quand elle essaye de partir seule), est un personnage attachant et mélancolique, condamné à rester dans le placard mais néanmoins heureux à sa façon avec sa femme et sa ribambelle d’enfants. Le rapport à la religion, motif qui revient souvent dans les pensées de Patience, est par ailleurs intéressant, intégrant mais dépassant l’homophobie internalisée, puisque le lien qui unit les protagonistes est aussi considéré comme sacré.
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À mon avis (et malgré les CWs indiqués plus haut, donc ça dépendra des lecteur.rice.s, évidemment), c’est un livre doux, parfois violent, souvent poignant, avec le sens de la formule et un optimisme à tout épreuve (tantôt porté par Patience, tantôt par Sarah) dans la capacité de l’individu à trouver son bonheur quel que soit le contexte collectif – un univers « moral » qui définit le genre de la romance.

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