[DIVERSITHEQUE] Ils nous ont marqué cette année… #5

À propos de @cduvezin : Ma présentation étant beaucoup trop longue, je l’ai mise à la fin de la chronique. Version TL ; DR (Too Long ; Didn’t Read) : Ma catchphrase c’est « Les dragons c’est bien. Les dragons en haut-de-forme c’est mieux, avec un nuage de vapeur dans mon thé ». Je cherche la magie depuis mon canapé, je la trouve parfois sous forme d’articles universitaires et souvent en procrastination bilingue sur Twitter. Call me Doctor.

Découverte du roman : J’ai beaucoup diversifié mes lectures au cours de l’année écoulée, mais avec la fin de rédaction de ma thèse beaucoup de livres alléchants ont été relégués à « plus tard quand j’aurais du temps libre ». Le #challengediversitélivresque lancé par Little en octobre m’a fourni un électrochoc parfait pour arrêter de procrastiner, et j’ai préparé une grille de bingo à 90% en SFF anglophone pour suivre mes goûts et ma spécialité. Je séchais un peu pour la différence entre la case « PP bisexuel.le » et celle « PP pansexuel.le », surtout que je ne trouvais pas de liste de recommandations spécifiques pour le 2ème. Pour ce que je sais, les sens sont très proches, que c’est principalement une question de choix personnel dans les étiquettes qu’on veut utiliser, parfois un enjeu politique et/ou de facilité. Mais justement, en SFF en dehors de la fantasy urbaine, c’est rare d’avoir les étiquettes formulées explicitement.

Il n’empêche que dans une des listes, j’ai vu que River of Teeth de Sarah Gailey, que j’avais vu recommandé de nombreuses fois dans ma TL au cours des derniers mois, avait un PP amoureux d’un personnage non-binaire. Bingo ! En choisissant le livre à l’aveugle, je ne savais pas encore qu’il me plairait autant dans le sujet, l’écriture et la déferlante prodigieuse de diversité. Winslow Houndstooth est connu comme étant incapable de résister à une jolie fille ou un beau garçon, mais quand il rencontre Hero et est clairement charmé, cellui-ci l’invite à poser « la question ». Et Houndstooth de répondre que la seule question à laquelle il lui faut une réponse, c’est comment Hero fait pour boire du thé glacé empoisonné (long story) – ce qui est effectivement un mystère beaucoup plus pressant que son genre. À vous de voir si cette description correspond à la bisexualité, la pansexualité, ou si vous utilisez les deux de façon interchangeable 🙂

  • Titre : River of Teeth
  • Autrice : Sarah Gailey
  • Public : 14 ans + ?
  • Genre : Steampunk, Uchronie, Western
  • Éditeur : Tor.com
  • Date de sortie : 23 mai 2017
  • Pagination : 121 pages

TW classiques du Western : violence verbale et physique (graphique), mort violente, armes à feux, blessure par arme blanche. En revanche, pas de violence sexuelle ni d’homophobie.

Mon avis : Il est rare que je croise un roman où je suis autant admirative du projet de départ qu’enthousiasmée par le résultat final. River of Teeth allie parfaitement la forme et le fond, militant l’air de rien en attachant ses lecteur.ices à son équipe de sympathiques « criminel.les » au rythme d’aventures trépidantes à dos d’hippopotames. L’ensemble est bien écrit et rythmé, avec un certain nombre de bons mots et phrases cultes mais aussi des moments sincères d’émotions et de choc (une des « morts violentes » que j’ai mis en TW m’a pris complètement au dépourvu) et un vrai travail sur les relations interpersonnelles. Sur un plan purement intellectuel et en tant que spécialiste de steampunk, je trouve bien sûr l’uchronie intéressante et très amusante, mais c’est encore mieux lorsqu’on regarde ce que Gailey fait avec le genre du steampunk et ses lieux communs.

Dans une interview dont je recommande la lecture (https://www.tor.com/2017/11/27/sarah-gailey-talks-heists-hope-feral-hippos-and-defiantly-joyful-characters/), elle explique notamment que le premier jet du roman avait une fin tragique qui lui semblait aller de soi, et qu’elle a fait par la suite le choix délibéré de rendre ses personnages heureux, ce qui passe par l’élimination d’une bonne partie des oppressions dont ils devraient être victimes. Les deux personnages métis.ses, Hero Shackleby et Winslow Houndstooth, ont droit à la fameuse question « d’où tu viens » et la détournent avec doigté, et si Adelia Reyes et Regina Archambault (dite « Archie ») sont parfois sous-estimés en tant que femmes, elles n’en prennent que plus de plaisir à duper leurs victimes, et ont par ailleurs une solide réputation en tant qu’assassine pour l’une et voleuse/escroc pour l’autre. À noter qu’Archie, qui est une prodige du déguisement, se définit comme genderfluid au détour d’une phrase que je trouve assez claire mais ses pronoms sont toujours féminins, je me permets donc de la genrer de même. Elle utilise d’ailleurs consciemment la grossophobie à son égard (peu présente et aisément tempérée par le fait qu’on sait que celui qui insulte Archie va mal finir) comme une arme, le chapitre où elle apparaît commence ainsi : « Nobody ever suspects the fat lady ». Archie est par ailleurs complètement géniale et mon personnage préféré du roman (un peu détrônée dans le tome 2, Taste of Marrow, par Adelia, qui était badass lorsqu’elle était enceinte jusqu’aux yeux mais arrive à l’être encore plus après l’accouchement, alors qu’elle souffre d’une infection mammaire – je vous passe les détails).

Détail historique : Gran Carter, le petit ami d’Archie, est inspiré de Bass Reeves, un des premiers marshalls noirs des États-Unis, qui a eu une carrière impressionnante. Cependant, Gailey admet elle-même que pour justifier son uchronie des années 1890, il faudrait supprimer en grande partie l’esclavage et l’impérialisme de cette version de l’histoire américaine – une construction qu’elle peut se permettre de laisser vague étant donné le format très court du roman, une « novella » selon les catégories anglophones. Il n’y a en revanche pas de technique uchronique pour justifier le fait qu’Hero, le personnage non-binaire, ne soit jamais mégenré.e, et c’est un choix que je comprends tout à fait. Iel (« they » en anglais, pronom non-binaire le plus couramment utilisé) existe, et puis c’est tout, iel n’a pas à justifier son existence aux yeux des autres personnages ni des lecteur.ices. J’ai vu quelques jérémiades à l’égard de ce choix stylistique dans les critiques sur Goodreads, en mode « c’est compliqué à lire on comprend pas ». J’étais prévenue donc je n’ai pas été surprise, je vous accorde qu’il y a parfois de l’ambiguïté dans certaines phrases, quand on se demande s’il s’agit d’un « they » singulier faisant référence à Hero ou d’un « they » pluriel faisant référence au groupe. Et bien on relit la phrase, on comprend et on continue, il n’y a pas de quoi en faire une montagne. Hero, qui est læ spécialiste en explosifs et poison du groupe, reste assez mystérieux.se dans le roman mais on passe plus de temps dans son point de vue dans le tome 2 et on comprend mieux ses motivations.

Le traitement de la diversité : Il y en a sous tellement de formes différentes que le groupe d’aventuriers ne compte qu’un seul homme blanc cishétéro, Cal Hotchkiss, qui est par ailleurs le moins sympathique du lot. Les femmes sont complètement badass, les personnages queer sont complètement badass ET ne meurent pas, et le cadre narratif du contrat gouvernemental, sans être un prétexte, sert surtout à révéler la complexité des personnages et de leurs liens les un.es aux autres. Multi-ethnique, le groupe est aussi plurilingue : Adelia et Archie émaillent leurs dialogues d’exclamations en espagnol et en français, ce qui change un peu du langage stéréotypé du Western. Je crois que la bisexualité de Houndstooth est #ownvoices mais je n’en suis pas sûre. On a en tout cas un traitement respectueux et affectueux des personnages qui fait plaisir dans un genre comme le steampunk, qui peut être parfois très inventif dans le world-building et très eurocentré/occidental dans la perspective.

Pourquoi je le recommande : C’est drôle, rythmé, ça se lit vite (après la sortie du tome 2 en septembre 2017, le diptyque a été réédité en un volume, American Hippo, qui a la taille d’un roman normal), les personnages sont adorables et leurs hippos aussi. Pour citer Gailey qui justifie le fait d’avoir avancé le projet historique de cinquante ans : « I regret nothing : it was worth it for the hats alone ».

À propos de @cduvezin (version longue) : Je m’appelle Caroline, j’ai 27 ans. Comme la plupart des gens de ma génération, je suis tombée amoureuse de la fantasy en lisant Harry Potter et À la Croisée des Mondes, et en tant qu’angliciste de formation, je lis 90% de ma SFF en anglais depuis la fin du lycée. Il y a trois ans, j’ai convaincu un prof d’université sérieux de me diriger pour un doctorat là-dedans, qui a croisé ma passion à moi avec sa spécialité à lui, le néo-victorianisme. Pour faire simple, ce sont des romans contemporains (on commence dans les années 1960 mais les livres sur lesquels je travaillais étaient tous du 21ème siècle) mais dont l’intrigue se situe pendant le long dix-neuvième siècle, 1800-1914 (on considère que le règne de Victoria, 1837-1901, est le cœur d’une période qui a une identité historique et culturelle distincte alors que tout change après la Première guerre mondiale). Et grâce à cette distance, on peut justement raconter le 19ème différemment, donner la parole aux oubliés de l’Histoire : les femmes, les colonisés, les classes travailleuses, les personnes queer… C’est le côté « néo », que j’ai étudié dans des bouquins qui avaient en plus de la magie, des dragons, des ordinateurs à vapeur – parce que sinon c’est pas drôle. Pas mal de steampunk, mais pas seulement. Bref, si je vous explique ça c’est parce que par l’angle théorique de ma thèse (et aussi sans doute parce que je grandissais en tant que personne) j’ai commencé à me poser beaucoup de questions sur la fiction SFF que je consommais et la centralité des hommes blancs cisgenres hétéros du côté des auteurs et des héros. J’ai beaucoup diversifié mes lectures, surtout au cours de l’année dernière, et ma thèse a pris une tournure militante qui aurait beaucoup étonné la moi adolescente, qui lisait de la fantasy « pour s’évader ». Je n’ai pas encore de blog mais je tweete (trop) sur mon obsession sur les dragons et en faisant de la veille académique plus ou moins sérieuse en SFF (pour le côté « plus sérieux » j’alimente aussi le compte Twitter du CERLI, le Centre d’Etudes et de Recherche des Littératures de l’Imaginaire, dont je fais partie). Comme toute lectrice qui se respecte, j’aime le thé et le chocolat.

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